mercredi 6 juin 2007

CHRONIQUE DE SOCIETE : LE SECTEUR DU TRANSPORT ROUTIER VU PAR UN CITOYEN

Un constat affligeant


Le secteur du transport, notamment du transport routier, est le grand malade de l’économie mauritanienne. Il a été toujours délaissé par les pouvoirs publics. La mafia de la FNT (la Fédération Nationale des Transports) et la police, sous sa coupe, en ont fait ainsi leur fief.

L’état des routes du ressort d’un autre département ministériel (!), celui de l’Equipement, n’a pas arrangé la situation pour la population.

Le nombre d’accidents, de blessés et de morts est une vraie hécatombe pour une population de 3 millions d’habitants et un parc automobile dérisoire.

Il suffit de voir le nombre de personnalités connues qui sont décédées ou ont été gravement blessées ces dernières décennies dans un accident sur nos rares routes : Jiddou O. Salek, Ahmed O. Minnih, Med O. Sidi Ali, Sow Abou Demba, Pr Med O. Ahmed Aïcha, Med Lemine O. Ahmed, Saidou Kane etc. La liste est longue malheureusement. Encore plus longue de citoyens lambda fauchés parfois dans la fleur de l’âge.

Pourtant, l’Etat a toujours laissé ce département dans la misère et le désintérêt.

C’est ainsi que les auto-écoles sont inexistantes et celles qui ont pignon sur rue possèdent des épaves de Renault 5 avec des moniteurs sans formations ni compétences.

Le permis de conduire est lui-même l’objet d’une vente aux enchères où le plus offrant le décroche sans problème et sans même se présenter. Et tout le monde le sait et personne ne réagit. En fait, la règle est d’obtenir le permis puis d’apprendre par la suite à conduire souvent dans un véhicule de l’Etat… C’est ainsi que la route de la plage (notre corniche) et l’espace devant le stade olympique sont devenus les champs privilégiés de nos apprentis conducteurs.

L’inexistence de signalisation et le fait que 90 % des automobilistes n’ont jamais appris les rudiments du code de la route a fait qu’une seule règle est appliquée : la priorité à droite.

Même aux ronds-points, faits pour rendre la circulation plus fluide, vous êtes obligés de laisser passer la voiture qui y entre ! Ainsi les embouteillages sont monstres aux heures de pointe.

Il paraît qu’il y a quelques années au moment de la floraison des ronds-points à Nouakchott (une autre façon de détourner l’argent public), une campagne a été menée par la police routière pour expliquer que dans les ronds-points la priorité est à gauche (comme partout dans le monde à de rares exceptions) et ce qui répond à la logique mais rien n’y a fait. Les voitures étaient ainsi bloquées dans les ronds-points et bloquaient par la même la circulation qui devaient être plus fluides… Le carrefour Madrid est l’exemple même de cette anomalie et de l’abandon de l’Etat.

Entre les agglomérations urbaines (notamment sur la route de l’Espoir ou plutôt de la mort), les dépassements se font au niveau des montées et les camions la nuit se garent sur la chaussée sans aucun feu arrière. Ces camions de la mort appartiennent à la FNT et un forfait est payé à la police et à la gendarmerie pour ne pas répondre aux normes minimales de circulation (feux en bon état, existence de rétroviseurs, respect de la charge, respect des temps de repos pour les chauffeurs etc.).

Un petit témoignage de citoyen en visite un jour au ministère


Au ministère du transport, il y a quelques années, je suis venu pour chercher à immatriculer une voiture d’occasion que je venais de payer comme étudiant à l’Etranger car il est impossible à un jeune cadre ou fonctionnaire de se payer une bagnole et les crédits n’existent pas ou sont insignifiants et avec des taux scandaleux et usuriers. Elle était presque toute neuve comparée à une grande partie du parc automobile. Le matin, je me suis présenté au bureau dit après avoir payer 402 000 UM à la douane comme le stipule les textes. Le monsieur gentil qui n’a accueilli avec le sourire m’a dit que c’était clos pour ce jour et que je pouvais passer demain. Naïf comme je suis je me présente toujours tout seul le lendemain à 9 H 30. Grande fut ma surprise en m’attendant dire que c’est déjà fini pour ce jour. Je me permis de dire que je suis pourtant venu assez tôt et qu’il ne me semblait pas qu’il y avait du monde, étant le seul devant la porte. Le monsieur très sérieusement me rétorqua que le nombre maximum de nouvelles immatriculations nationales pour les particuliers par jour était de 5 et que je n’avais qu’à passer demain assez tôt. Je lui répondis que si demain et les jours suivants malgré tous mes efforts, je n’arrivais que 6 ème ou 7 ème, quelle était alors la solution ? Et puis il me semblait que 5 immatriculations par jour pour toute la Mauritanie était très peu vu le parc automobile…

J’ai rapidement compris que je n’avais rien compris depuis le début. Mes années à l’extérieur m’avait déconnecté des réalités administratives locales. En réfléchissant, je me suis rendu compte que les sourires qui m’accueillaient surpris ne comprenaient pas pourquoi je suis là à demander à un service public un droit de citoyen sans intervention ou bakchich…

En prenant le téléphone et en appelant un ami qui était aussi surpris de mes démarches de citoyen anonyme, j’ai eu le sésame avant midi, signé du même bonhomme qui n’a pas perdu son sourire…de fonctionnaire médiocre et laid qui fait penser au fonctionnaire du Manteau de Gogol.

Des responsables ne distinguant pas encore les priorités !


La constitution du premier gouvernement de l’ère démocratique a été marquée par un fait important : le secteur du transport est devenu un département ministériel à part entière. Ainsi, on peut penser que notre Président Sidioca et son PM ont vu la gravité de la situation et ont décidé de faire de ce secteur une priorité de leurs mandats.

L’une des premières déclarations du nouveau ministre, M. Ahmed Ould Mohameden, en visite à Nouadhibou fut celle là: « la Mauritanie envisage une nouvelle option économique qui fera de la ville de Nouadhibou un véritable joyau du Sahara et une zone de libre échange qui va concurrencer les principaux pôles économiques mondiaux. »

Et je me mis à penser à Singapour, HongKong… Mais je ne pouvais effacer de ma mémoire les épaves de Renault 5 où nos concitoyens apprennent dangereusement à conduire, ces ronds-points de la honte, ces innombrables accidents qui peuvent être éviter...

Etait-il aussi si déconnecté de la réalité ou c’était un discours de démagogue ? Comment un ministre de l’un des pays les plus pauvres du monde en charge d’un secteur en déconfiture peut oublier les vrais et les réels problèmes et commencer à délirer comme s’il était un ministre du G8 ?

Des propositions concrètes et urgentes


Le centième des fonds nécessaires au projet futuriste (sauf pour la drogue, peut être) de Nouadhibou peut sauver des centaines de vies humaines et assainir un département tout entier.

Les mesures à prendre apparaissent évidentes. Je propose les actions suivantes comme des priorités à court terme qui ne peuvent pas attendre:

  • Une campagne nationale de sensibilisation sur la conduite routière.
  • Une campagne nationale de signalisation routière logique et optimale (l’aide de spécialistes étrangers est nécessaire).
  • La reforme du permis de conduire et l’obligation d’être inscrit dans une auto-école.
  • La fermeture des auto-écoles actuelles et le passage devant une commission pour l’obtention d’un nouvel agrément.
  • Les routes interurbaines : obligation d’avoir les feux en bon état (avant et arrière, notamment ces feux souvent oubliés de stop qui s’allument quand on touche à la pédale de frein) et des rétroviseurs ; c’est à la police et à la gendarmerie qui sont partout à ne rien faire sur ces axes de le vérifier surtout pour les voitures de transport.
  • Les routes urbaines : suppression progressive sur 2 ans des « cars rapides », ces autres cercueils irrespectueux des pauvres citoyens ( et création de vraies sociétés de transport répondant aux normes minimales de sécurité), interdiction des épaves de taxis et confinement des charrettes et des animaux de trait à des zones déterminées avec les maires, ville par ville.

Voilà 6 mesures peu coûteuses pour l’Etat et le citoyen qui sont de l’ordre de l’urgence du secteur des transports routiers.

Après cela, le gouvernement peut se permettre même de participer à la prochaine conquête de la planète Mars…

Yanis


P.S. :

J’appelle tous nos amis de CanalH à animer une rubrique CHRONIQUE DE SOCIETE : on pose des problèmes de société, secteur par secteur, en message du blog, une fois par semaine, et on fait des propositions concrètes et simples qui seront discutées, corrigées et complétées dans les commentaires. Une synthèse pourra être faite à la fin et adressée aux autorités compétentes pendant ces « 100 jours » de période de grâce « en attendant le bonheur »…

Les sujets sont nombreux : La santé, le logement, l’eau, l’électricité, la voirie, l’enseignement, l’emploi etc.