jeudi 3 mai 2007

La Diaspora : loin des yeux, loin du cœur

La diaspora mauritanienne est au cœur d’une pièce dramatique qui depuis des années se joue en monologue d’Etat, sans voix au chapitre.

1. Le drame des ambassades

L’Etat mauritanien ne connait pas le nombre de ses ressortissants à l’étranger.

Jamais les ambassades ne se livrent à un recensement fiable des ressortissants et ne sont jamais en contact direct avec eux. Elles entretiennent avec eux une relation d’ignorance et même souvent de méfiance.

Beaucoup de nos ressortissants à l’étranger , sachant cela, ignorent complètement, et à juste titre, ces ambassades qui ne sont que des villégiatures pour « diplomate » en engraissement commandé. Même les évènements importants, nationaux notamment, qui doivent être célébrés par les ambassades et qui servent à la rencontre des ressortissants sont inexistants.

L a raison en est que souvent les moyens pour organiser ces manifestations sont détournés à des fins personnelles, soit dans l’impossibilité de connaitre les ressortissants et leur nombre, l’ambassade renonce à célébrer un quelconque événement. C’est autant dire que les ambassades ne jouent même pas leur rôle à l’étranger et encore moins d’inviter les ressortissants pour une quelconque information les concernant comme le font les ambassades des autres pays en leur fournissant un soutien et une assistance dans leurs relations avec les institutions du pays hôte. Et rien qui puisse donner aux ressortissants l’impression d’appartenir à un pays ou encore d’affirmer à cette occasion leur allégeance à leur nation.

La diaspora ayant compris cela s’est détachée de ces institutions « diplomatiques « et ne collabore pas avec elles vue leur inutilité. Cela eût hélas comme conséquence la rupture avec le pays du fait que la courroie de transmission et le lien politico-administratif, que sont les représentations diplomatiques et consulaires, ne jouait pas leur rôle. Durant ces dernières années on a mis cet état de fait sur le manque de moyens des ambassades mais il était en fait évident qu’il s’agissait d’une volonté délibérée sinon latente de ne rien faire qui puisse servir cette diaspora. Une forme de laxisme diplomatique qui servait bien les autorités centrales car cela éloignait le centre de décision de toute influence de cette diaspora qui, par ses prises de position politiques souvent averties et informées, risquait de pouvoir changer les choses.

2. Le drame du passeport

Pendant ces trente dernières années plus de 45 % de mauritanien sont entrés et ressortis de Mauritanie avec des noms et prénoms différents. A la facilité de délivrance du passeport s’ajoutait celle de pouvoir changer tous ses identifiants dans le passeport. On reçut des gens qui une saison portaient un nom et un autre nom la saison suivante. Mieux encore certains avaient plusieurs passeports mauritaniens et en usaient au gré de leur voyage et de leur destination.

Certains se sont spécialisés dans la modification du passeport quand ils sont fichés pour méfaits dans certains pays. On assista même dans un aéroport d’un pays maghrébin au drame d’un mauritanien qui s’était trompé de passeport en le cherchant dans sa poche qui contenait plus d’un passeport. Celui exhibé ne contenait pas les photos de ses enfants en bas âge qui l’accompagnait pour soins! Il fut renvoyé au pays sans quitter la zone de transit.

Les ambassades sont très informées sur cette falsification des passeports et la tolèrent. Ainsi un mauritanien pouvait se présenter dans un laps de temps très court à une ambassade en s’identifiant avec deux passeports différents et personne ne trouvait rien à y redire.

Cette situation confortait d’ailleurs la position des ambassades de continuer à ignorer la diaspora dont d’ailleurs elles contestent souvent l’existence ou même l’homogénéité.

Ainsi lorsqu’en 1991, une association d’enseignants demanda un recensement des ressortissants mauritaniens dans le pays ou elle résidait aux fins électorales et administratives, on lui répondit que « c’est une décision qui doit être demandée par les autorités centrales à Nouakchott et que de toute façon l’ambassade ne peut pas garantir l’authenticité des passeports.. .». Un pays qui ne peut garantir les pièces d’identification de ses ressortissants, ne peut reconnaître sa diaspora. Evidence machiavélique !

3. Le drame de la diaspora diabolisée



Lorsque l’on évoque dans les cercles politiques en Mauritanie le mot « diaspora » c’est aussitôt la consonance politique qui prime. Mieux encore la police politique et le système des renseignements voyaient dans la diaspora un groupe d’individu qui a quitté son pays pour le déstabiliser de l’extérieur.

Ainsi dans certains rapports de police portés à la connaissance de juges en Mauritanie rapportent dans le questionnement de certains prévenus la question : « quels liens as-tu avec la diaspora ? ». Cette connotation péjorative se traduisait à l’étranger par les instructions de méfiance que reçoivent les représentations diplomatiques et consulaires à l’étranger.

Et c’est sur cette base de défiance entretenue du centre vers la périphérie que ces structures traitent cette diaspora. D’ailleurs l’ancien régime politique a crée de réelles structures administratives de blocage de tout accès de la diaspora à quelque poste de responsabilité à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Ainsi il y avait aux affaires étrangères des individus commandités qui avaient pour mission de bloquer tout dossier que reçoit une organisation internationale pour le recrutement d’un ressortissant mauritanien à l’étranger. Les organisations internationales ont en effet l’obligation de prendre l’avis du pays du ressortissant pour accepter sa candidature.

Les intellectuels de la diaspora en ont beaucoup pâti et certains se reconnaîtront ici et comprendront pourquoi leurs dossiers malgré leurs qualifications n’ont jamais reçu de réponses. Ces « coupes-ambitions » come on a pu les appeler trouvent leurs ramifications dans les ambassades dont beaucoup, par leurs rapports aux autorités d’accueil, ont porté préjudice à cette diaspora.

4. Le drame de l’absence d’intérêt national pour la diaspora



Dans tous les pays il existe une structure de suivi de leurs ressortissants à l’étranger ( Exemple : l’Union des Français à l’étranger, l’office national des tunisiens à l’étranger ou encore le Ministère algérien délégué chargé de la communauté nationale à l'étranger etc.) qui travaille avec ces communautés qui en tire le meilleur pour le pays (savoir-faire, transfert de technologie, investissement, tourisme, rayonnement culturel…) et qui les associe à la vie nationale (sensibilisation, visites, conférences, réunions, débat etc.).

En Mauritanie l’inexistence de cette structure montre le désintérêt politique et administratif que le pays affiche pour ses ressortissants dans lesquels il ne voit pas une immense richesse et une inestimable vitrine socioculturelle du pays à l’étranger qu’il gagnerait à encadrer, mais plutôt «un « ramassis » d’individus potentiellement dangereux (soit par leur activisme ou par leur capacité et leur savoir à changer les choses) à maintenir coûte-que-coûte hors des frontières.

Et pour cela les alibis ne manquent pas. Car la diaspora n’ayant pas voix au chapitre dans le devenir de son propre pays ne peut s’expliquer et encore moins se faire comprendre.

Ainsi récemment, l’exclusion de cette diaspora de l’ensemble du processus électoral du fait d’une décision irraisonnée et injustifiée de la transition n’a pas pu trouver un lever de bouclier de cette même diaspora que, depuis des années, on s’est attelée à ignorer et à diviser dans ce but justement de la neutraliser.

On a ajouté à son éloignement géographique un éloignement administratif et politique. Elle n’a jamais été inscrite dans les stratégies nationales de développement.

Mise à l’écart, elle fut éloignée des yeux et elle devînt du cœur.

Pr ELY Mustapha