lundi 9 avril 2007

Y-a-t-il encore en Mauritanie de hauts fonctionnaires « honnêtes » ?

A la veille de la passation de pouvoir entre le régime d’exception de la transition et le Président élu, la question des personnes qui seront appelés aux commandes va se poser avec acuité si on veut vraiment être rassuré...

En effet, l’espoir est permis si les futures responsables sont à la dimension des défis qui les attendent : tirer l’économie vers le haut, instaurer la justice, offrir des structures de santé adéquates à tous etc.

L’homme ou la femme qu’il faut à la place qu’il faut semble être la devise acceptée par tous mais est-ce qu’on peut se permettre de tirer un trait sur la mémoire de la gestion des biens publics jusqu’ici ?

La grande mascarade de la gabegie et des détournements directs ou indirects des deniers publics qui perdure depuis environ 3 décennies ne peut que nous inciter à la méfiance et à regarder les parcours de ces futures responsables pendant toutes ces années.

Essayons pour mieux comprendre d’aller au fond du problème.

Je vous donne un exemple : un cadre chef de service ou directeur dans un ministère percevait jusqu’à tout récemment comme salaire 20 à 30 000 UM (60 à 90 euros) par mois, avec une indemnité de 6 ou 9 000 UM pour la fonction (20 ou 30 euros.)

Je connais certaines de ces personnes qui ne vivent pas pourtant dans la misère apparemment (maison bien meublée, voitures, employés de maison, voyages parfois à l’étranger en dehors du travail), qui se lamentaient sur leur sort et surtout étaient très critiques et à juste titre sur la mafia qui « broutait » au vu et au su de tous.

Je leur ai posé la question (car je n’en fais pas partie, vous l’avez bien deviné) : vous faîtes comment pour vous en sortir (et si bien, c’est sous-entendu) avec des salaires de fonctionnaires de misère ?

Ils m’avaient tous répondu qu’ils s’en sortaient de plusieurs manières :

* Les frais de missions (per diem, il y a même un ministre actuellement de la transition qui porte ce surnom.)
* « Les consultations » (non médicales, rassurez-vous !) ou études commandées en privé par des organismes internationaux, les représentations diplomatiques en Mauritanie ou parfois l’Etat.
* 2 « terrains » ou plus qu’ils arrivent à obtenir (parfois sur plusieurs années) mais qui se vendent assez bien et assez chers.
* Et enfin les petits avantages du poste de responsabilité: les bons d’essence qu’ont peut vendre par paquet, les facilités administratives etc.

Il s’agit là de la grande majorité des hauts cadres du pays dits « honnêtes », c’est-à-dire non impliqués de façon active dans la déliquescence de l’Etat et la gabegie.

Alors voyons voir de plus prêt ces revenus collatéraux ?

Les frais de mission semblent les plus soft mais restent des frais qui sont liés à la mission du fonctionnaire et l’économie faite doit être restituée à l’Etat ou l’institution.

Les « consultations », voilà un mot magique qui a fait son entrée dans les années 90 (avec les institutions monétaires internationales et ce qu’on appelle les « projets », une autre institution…) et qui permet à beaucoup de cadres depuis plusieurs années, ayant des amis « bien placés », pour une petite étude souvent sans importance, d’être payés 300 à 400 000 UM (soit 10 fois le salaire mensuel) non déclarés bien sûr au fisc. Ce sont là des milliers d’exemples de l’étude de Madame Tibéri qui a fait scandale en France, un bon sujet pour des milliers de petites affaires de justice, si ce n’était la Mauritanie de Taya… D’ailleurs les bureaux d’études ( sur papier) ont foisonnés dans le même temps, comme par hasard. Je signale tout de même qu’il y a de vrais bureaux d’études mais ils sont encore rares et supporte la concurrence déloyale.

Les attributions illégales de « terrains » sont le summum de ces affaires de vol et de malversation à grande échelle dans le pays. J’ai abordé cette question plusieurs fois sur nos blogs mais personne n’avait fait de commentaire. C’est vrai que c’est gênant pour beaucoup de personnes, c’est ainsi qu’on se retrouve détenteur sans aucune explication, mérite ou droit, d’un bien d’une valeur de plusieurs millions d’UM, il y a bien des raisons de ne pas parler de ce sujet tabou quand on a été un bénéficiaire alors que d’autres personnes attendent depuis des décennies...

Enfin, les petits avantages sont insignifiants par rapport à la catégorie précédente mais par les « périodes de soudure », si on peut parler ainsi, quelques paquets de bons d’essence, vendus illégalement aux stations ou donnés pour obtenir un échange d’avantage, sont parfois les bienvenus…

Alors existe-t-il notre haut fonctionnaire « honnête » ?

Ou alors se sert-il tout juste pour vivre dignement en constituant tout seul son « vrai salaire » et pas plus ?

Les dernières augmentations de salaires sont insignifiantes pour éradiquer ce phénomène. En effet, aucune concertation avec les travailleurs n’a été à l’origine de ces décisions prises, comme beaucoup de décisions d’ailleurs, ni aucune étude sur le pouvoir d’achat d’où l’inefficacité de ces mesures.

C’est une grande question qui mérite une concertation générale avec tous les acteurs de la société civile en sachant que c’est la croissance économique et la bonne gestion qui permettent le meilleur partage des ressources.

La mafia des fonctionnaires, celle des gros poissons, c’est une autre dimension par rapport à la grande masse des petits pigeons « picoreurs » de miettes.

Alors devons nous avoir la même attitude pour les 2 groupes? Non.

Si les premiers doivent pour changer leurs manières et devenir de vrais commis de l’Etat obtenir le minimum vital et le salaire juste (c’est l’affaire de l’Etat et du Président élu), les derniers ne doivent pas être renouveler dans leurs fonctions, c’est le minimum, et doivent restituer « les gros lots » qu’ils n’ont pu enfouir car étant en hauteur, sur terre et en béton dur, je parle de leurs châteaux entre autres…

Qu’il est loin le temps (jusqu’au milieu des années 70) où un simple fonctionnaire de l’Etat pouvait s’acheter une voiture neuve (pas un « arrivage », lol) sur crédit sur salaire ! Une dizaine d’années après, c’était devenu inimaginable. C’est là que tout a disjoncté et il nous faut revenir des années en arrière pour rétablir la justice du travail bien récompensé et rejeter ces nouvelles valeurs de la débrouille et de la malhonnêteté qui font loi depuis plus de 20 ans.

Je n’ai pas oublié les hommes d’affaires (car c’est bien d’affaires qu’il s’agit) et les commerçants qui sont dans tout ça les receleurs (avertis, donc ne pouvant bénéficier de circonstances atténuantes) et les corrupteurs.

Alors notre haut fonctionnaire « honnête », notre Job, vous pouvez toujours le chercher et si jamais vous le trouvez ne vous mettez pas au travers de son soleil car c’est tout ce qu’il possède…

Mais, heureusement, notre pays recèle de nombre d’universitaires, de fonctionnaires internationaux (Sidioca en faisait partie), de fonctionnaires tout court relégués au bas de la hiérarchie administrative car « peu sûrs » pour la mafia. Ce sont ceux-là, plus que tous, qui peuvent nous rassurer sur notre avenir et sur la Mauritanie de demain…


Yan